Je me sens l'âme québécoise plus que jamais.

J'avais donc envie de jaser du Québec encore une fois.
Initiation au folklore québécois part 3 pour notre indéfectible grande amie Miquette. Tu en as peut-être déjà entendu parler. Il s'agit de
La chasse-galerie. Comme c'est un conte de tradition orale, il en existe une bonne centaine de versions. Je vais te la conter comme on la contait dans notre famille.
Les bûcheux en menaient pas large. Ils étaient au camp dans un chanquier en haut de la Rouge, pis leur familles étaient à des milles et des milles. Ils allaient fêter la nouvelle année seuls pis ça leur fendait le coeur aussi sûr que le coup de hache du grand Martineau fendait le bois. Ils pensaient aux belles jeunesses toute bien mises, prêtes à lever la jambe pour une bonne gigue ou un cotillon, aux tables pleines de boudin, de saucisses en coiffe, de bons pâtés de viandes, des ragoûts, au gin, au bon vin, à la bonne bière. Vraiment, pas un homme n’avait le coeur à la fête. Tout à coup, notre Martineau se lève de sa couchette de sapinage et se lève d’un trait enragé comme un étalon à qui on aurait ôté son avoine.
- Les gars, tonne-t-il, moé, j’décrisse d’icitte. Je descends voér ma famille drette-là !
- Ben comment tu vas faire le finfinaud, répond hardiment le saoulon à Perreault, À marcher jusque là, tu vas arriver dans une semaine, pis le jobber va te slaquer aussitôt que tu vas représenter ta grande face laitte icitte.
-Ben moé chu pas un chieux, crie-t-il. Je vas faire de la chasse-galerie !
Les hommes les plus pieux se signent en attendant ce nom. Mais d’autres se lèvent aussi secs juste à l’idée de retrouver leur famille.
Douze hommes se retrouvent donc dehors par cette nuit noire de fin décembre près d’un canot. Les hommes embarquent et aussitôt, Martineau invoque le malin :
- Ô Grand Lucifer, roi des enfers, nous te demandons d’apparaître et de faire voler notre canot pour retrouver nos familles dans nos bonnes paroisses.
Lucifer, ne se fait pas prier, et montre son vilain nez, ses yeux rouges comme la braise, son rictus grimaçant ses vilaines cornes .
- Levez vos avirons en forme de croix inversée, Faites-moi serment :vous m’appartiendrez tous si vous ne respectez pas les préceptes de la religion, si vous faites des polissonneries avec vos belles, si vous buvez une seule goutte d’alcool , si vous mangez plus que de raison.
Martineau, Perreault, et les dix autres jurent solennellement pour le plus grand plaisir de Satan. Aussitôt, le canot infernal s’élève dans les airs et les hommes, se mettent à l’ouvrage et les avirons font avancer le canot à une vitesse folle.
Ils arrivent juste à temps pour assister aux fêtes du jour de l’an. Les douze hommes rejoignent leurs familles un peu surprises, mais comme ils retrouvent tantôt un père, tantôt un frère, tantôt un fils, tantôt un galant, tous les invitent à venir célébrer.
Le réveillon se passe bien pour tous, sauf notre ivrogne de Perreault. Il trouve difficile de voir tous ces p’tits verres de gins, ces flacons de vin de cerise, de vin de patate, et ces gallons de whisky se promener pour rincer les gorgotons sauf le sien. Mais il refuse de boire une seule goutte tout de même. Lorsque les veillées se terminent, les bûcheux doivent retourner au camp. Ils vont rejoindre le canot du diable, mais notre grand Satan n’avait pas dit son dernier mot. Dès que Perreault quitte sa famille, il rencontre un étranger qui lui tend un bon flasque de Whisky canadien, le préféré de Perreault.
- Eh l’ami. C’est l’an nouveau, à ta santé, dit-il en lui mettant le goulot sous le nez pour qu’il puisse sentir l’alcool.
Perreault résiste tout de même :
- Merci l’ami, mais je retourne au chanquier, ça faque je peux pas prendre un p’tit coup.
- Ben, garde-le whisky pis amène-le avec-toé. Pis vous prendrez un coup en mon honneur, suggère l’inconnu.
Perreault, trop content, accepte le flasque de l'étranger dont les yeux brillent et le met dans la poche de son manteau.
Notre Perreault, arrive le dernier et embarque dans le canot. Les douze bûcherons entâment le serment diabolique et le canot s’élève comme la dernière fois. Mais les hommes, fatigués, frigorifiés, avironnent moins hardiment. Perreault pense au flasque dans sa poche et le tentation se fait forte. Il se dit un p’tit coup. Jus, un p’tite gorgée pour reprendre des forces, de la vigueur. C’est tellement bon l’alcool. Il lui semble que le flasque lui brûle les côtes. Il n’en peut plus. Il lâche son aviron et se verse une bonne rasade.
Aussitôt, on entend un rire diabolique résonner dans les airs. Le canot pique du nez et les hommes sont effrayés de se voir tomber. Certains crient, d’autres invoquent notre Bon Seigneur, la Sainte-Vierge, l’Enfant-Jésus, mais peine perdue, la chute se poursuit. Ce sont les draveurs, le printemps suivant qui ont retrouvé les cadavres de nos braves bûcheux. Ils ont remarqué qu’un des bûcherons tenait dans les mains un flasque de whisky serré sur son coeur.